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La polysémie de la nouille

La polysémie de la nouille

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Un peu de sérieux: le terme de "décadentisme" (2006)

 

 

 

 

 

 

 

Les Problèmes liés au terme de Décadentisme

 

 

     Donner une définition claire et précise du décadentisme n’est pas chose facile. En effet, le mouvement décadent n’est pas une école littéraire et n’a pas eu de manifeste. Plus que d’un courant il s’agit d’un état d’esprit en cours à la fin du XIXème siècle.

Il est aussi très difficile de dater ce mouvement. Selon Lagarde et Michard1 le décadentisme ne serait qu’une branche du symbolisme apparue « vers 1880 ». Mais nous trouvons les germes du décadentisme à partir des années 1850 chez Baudelaire et même dès 1835 dans la préface de Mademoiselle de Maupin de Gautier 2, roman mettant en place une grande partie des thèmes chers aux décadents tels que l’ambivalence sexuelle et un goût très prononcé pour l’art. Certes, la « Bible » du décadent ne sera publiée qu’en 1884, c’est bien sûr A rebours de Huysmans, mais il serait réducteur de faire coïncider le début du décadentisme avec la parution du fameux livre jaune.

 

     A présent, tâchons de savoir pourquoi le XIXème a engendré des décadents.

Nous pourrions affirmer sans nous tromper que le décadentisme est né de la peur et du mal-être. Peur car après la révolution française et la multiplication des bouleversements de dirigeants et régimes (sans compter les échecs de 1848 et 1870), avec l’arrivée de l’industrialisation et du capitalisme, le peuple français vit dans l’instabilité. On se rend compte que le progrès humain n’est ni évident ni continu contrairement à ce que pensaient les positivistes et les philosophes des Lumières. En conséquence, le rationalisme est souvent rejeté et on voit apparaître un certain goût pour le spiritisme et les sciences occultes comme nous le prouve la publication très conséquente de traités en tous genres tels que Le traité élémentaire d’Occultisme de Papus3.  Nous retrouvons ce goût pour les

 

  1. Lagarde et Michard, XIX° siècle, Paris, collection Lagarde et Michard, Bordas, 1969. Pp.11/12 Les courants littéraires et p.540 L’école symboliste 1/Les décadents.

 

  1. L’esprit décadent est déjà très présent dans cette préface notamment avec la nostalgie du passé : « Il y a quelques siècles, on avait Raphaël et Michel-Ange ; maintenant l’on a M. Paul Delaroche le tout parce que l’on est en progrès. »  Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin, Paris, Le livre de poche classiques, 1994. P.73.

 

  1. Papus (Docteur Gérard Encausse) (1865-1916), Traité élémentaire d’Occultisme, Initiation à l’Etude de l’Esotérisme hermétique, Paris, 1898.

 

     sciences occultes dans de nombreuses œuvres littéraires de l’époque 1.

D’après Julia Przybos  le décadentisme est citadin et plus particulièrement parisien. En effet, la ville de Paris était au XIXème siècle en pleine mutation et les parisiens avaient le plus grand mal à se reconnaître dans leur ville. Ceci entraînait également un mal-être dans une société où « l’identité de la ville et celle des citadins est une véritable obsession » 2. Désorientés par le progrès, les changements perpétuels, les parisiens commencent à regarder en arrière avec nostalgie. A force d’étudier le passé, ils finissent par trouver l’explication du mal qui les ronge dans l’histoire de la Rome antique et de Babylone : c’est la fin d’une civilisation, un sentiment intense d’agonie voit le jour à partir de cette prise de conscience.

 

     Or, ce sentiment est rattaché à un mot : Décadence. Ce terme, autrefois appliqué, comme le rappelle Louis Marquèze-Pouey 3, à « ce qui commence à tomber », puis, au XVIIIème siècle, à un « cheminement vers la ruine », et particulièrement appliqué -comme nous le disions précédemment- aux fins des empires romains et byzantins, voit son emploi se généraliser à partir de la seconde moitié du XIXème siècle. Avec cette généralisation se créent des néologismes comme décadentisme et décadisme. Certains critiques, comme Louis Marquèze-Pouey, semblent déplorer l’usage du terme décadentisme pour désigner le mouvement fin-de-siècle, le jugeant péjoratif et réducteur. Ils lui préfèrent le terme de décadisme étymologiquement plus éloigné du mot décadence et donc jugé plus neutre.

Louis Marquèze-Pouey tente cependant de justifier le terme de décadence en rappelant que le mot a pris une valeur positive au fil des ans. Il cite pour cela Verlaine qui déclare en 1888 : « J’aime le mot de décadence, tout miroitant de pourpre et d’ors. » Mais pourquoi vouloir à tout prix trouver une valeur méliorative au terme de décadence ? En occultant les aspects morbides et péjoratifs de ce terme on nie la philosophie profonde du décadentisme,  héritée de Baudelaire et selon laquelle la déchéance et l’agonie sont belles en soi 4. Inutile donc de les parer de « pourpre et d’ors ». Inutile de tenter à tout prix de rattacher le terme de décadence à des valeurs mélioratives héritées

 

 

Le Sâr Péladan s’est beaucoup intéressé au spiritisme notamment dans Le Vice Suprême publié en 1884. On retrouve aussi ce goût des sciences occultes chez Huysmans juste avant sa conversion au catholicisme dans Là-bas 1891.

 

Zoom sur les décadents, Paris, José Corti, 2002. P.13.

 

Louis Marquèze-Pouey, Le mouvement décadent en France, Paris, Presses universitaires de France, 1986. Pp. 15-16.

 

On peut retrouver ce goût du macabre chez Baudelaire dans les Fleurs du Mal dans des poèmes tels que Une Charogne mais aussi dès 1857 dans ses Notes nouvelles sur Edgar Poe où il fait la description d’un magnifique « soleil agonisant ».

 

 d’une conception classique que les fin-de-siècle cherchent justement à dépasser !

 

 

     On nous dit qu’il est réducteur de limiter le décadentisme à la notion de chute mais cette prise de conscience de la chute n’est-elle pas le fondement de toute littérature décadente ? Toute cette littérature n’est-elle pas intrinsèquement liée au sentiment d’agonie ? Verlaine a d’ailleurs déclaré que la décadence était « l’art de mourir en beauté ».

On pourrait nous répliquer que les décadents ne se contentent pas d’exprimer une longue et interminable plainte de fin de vie, que leurs écrits contiennent aussi des éléments porteurs de vie. Nous avons fait l’inventaire de ces éléments porteurs de vie, il s’agit de l’expression d’un amour immodéré de l’art, de l’évocation de l’amour et de la sexualité, de la recherche de nouvelles sensations et d’un humour souvent corrosif et grivois. Enfin, la recherche de nouvelles formes d’écriture semble placer les auteurs décadents dans une perspective d’avenir et non d’agonie.

Nous allons reprendre ces arguments un par un pour les contrer et prouver que tous ces éléments restent intimement liés à la notion de chute et de morbide.

     L’amour de l’art est en lui-même contre-nature ; l’admiration passionnée de tableaux (des Esseintes peut rester des heures devant les Salomé de Gustave Moreau 1), de pierres (il faut rappeler que chez Lorrain, Monsieur de Phocas est un ardent collectionneur de pierres 2), ou même d’étoffes (chez Rachilde, l’amour des étoffes est même charnel puisque dans les Hors nature Paul délaisse sa maîtresse pour mieux caresser un tissu 3) vient remplacer la « saine » contemplation de paysages caractéristique des romantiques. Il ne s’agit donc plus d’un amour pour ce qui vit mais d’un amour pour l’artificiel : l’objet inanimé (donc mort) a pris la place de la vivante nature comme le rappelle Paul dans les Hors nature : « Cela, vois-tu, c’est de la beauté artificielle, mais c’est réellement, suprêmement beau. Toute beauté naturelle a une tare. »

     Concernant la sexualité et l’amour, il serait très facile de démontrer que, pour nos auteurs et contre toute apparence, l’acte de procréation n’est pas porteur de vie. Pour prouver que l’amour et la sexualité ne sont pas synonymes de vie, il

 

  1. J.K.Huysmans, A rebours, Paris, 1884.

 

  1. Jean Lorrain, Monsieur de Phocas, Paris, Flammarion, 2001. Pp.50-51 : dès le début du roman le duc de Fréneuse est associé aux gemmes : « La main dégantée du duc de Fréneuse planait avec d’infinies lenteurs au-dessus d’un tas de pierres dures, lapis-lazulis, sardoines, onyx et cornalines, piquées ça et là de topazines, d’améthystes et de rubacelles. »

 

  1. Rachilde, Les Hors nature, in Romans fin-de siècle, édition de Guy Durey, Paris, édition Robert Laffont, 1999. P.681 : « Paul, à genoux sur l’étoffe qu’il froissait, sans songer qu’on devait en faire une robe pour sa maîtresse, la contemplait, s’abîmant dans sa blancheur de roses blanches où se diluait un insaisissable reflet de chair. Il porta cette soierie à ses lèvres, la baisa et la mordit, avec de singuliers transports. »

serait intéressant de citer Barbey d’Aurevilly. Dans le Bonheur dans le crime, l’auteur nous raconte les amours criminelles de deux êtres d’exception.

A la fin de la nouvelle, le narrateur demande si le couple a eu des enfants.

On lui répond : « Non, ils n’ont jamais eu d’enfants. Souvenez-vous ! Une fois, j’avais eu l’idée qu’ils n’en auraient pas. Ils s’aiment trop…Le feu,-qui dévore,-consume et ne produit pas. »1

De manière générale, l’amour est pratiquement absent de la littérature décadente et, lorsqu’on le rencontre, il est stérile. Soit cet amour est contre nature : amours homosexuelles dans Mademoiselle de Maupin et Monsieur de Phocas ou encore Méphistophéla2, amour sacrilège et nécrophile dans Salomé de Wilde 3, soit cet amour mène à la mort et à la destruction comme dans Aphrodite de Pierre Louÿs ou Le portrait de Dorian Gray de Wilde (où le héros tue indirectement Sibyl).

Donc l’amour humain est un échec et les personnages décadents préfèrent aimer des choses inanimées. Nous avons parlé d’amour mais qu’en est-il du sexe ? En théorie la sexualité est toujours rattachée à la vie (surtout à une époque où les moyens de contraception étaient pratiquement inexistants). Mais il n’en est pas de même chez nos auteurs décadents : dans leurs ouvrages, la sexualité est souvent malsaine, morbide (comme en témoignent, dans Monsieur de Phocas, le personnage d’Izé Kranille, prostituée que ses clients torturent en lui infligeant des brûlures de cigarette, ou encore l’acte de folie du héros lui-même qui essaie d’étrangler une autre prostituée 4). Pire encore, le sexe (ou le manque de sexe) peut mener au meurtre. Ainsi, des Esseintes offre-t-il chaque semaine une entrée au bordel à un jeune garçon des rues avant de brutalement supprimer cette habitude en espérant que le manque de sexe rendra le jeune homme furieux au point de commettre des crimes.

Enfin, pour conclure sur ce thème de la sexualité, nous pourrions évoquer une nouvelle fois l’Aphrodite de Pierre Louÿs 5. L’action du roman se situe à Alexandrie et prend place dans une communauté de prostituées. Lorsque –par malchance- une de ces prostituées tombe enceinte et accouche d’un fils, l’enfant est impitoyablement mis à mort. S’il s’agit d’une fille, celle-ci est élevée pour plus tard devenir prostituée comme sa mère. On voit bien ici que le sexe mène à la mort et à l’épuisement d’une race plutôt qu’à son extension.

 

  1. Barbey d’Aurevilly, in Les diaboliques, Paris, 1874.

 

  1. Catulle Mendès, Méphistophéla, Paris, 1890.

 

  1. Amour sacrilège car Salomé tombe amoureuse de Iokanaan (Saint Jean-Baptiste) et nécrophile car la jeune fille embrasse le prophète après sa mort : P.161 : « Ah ! Tu n’as pas voulu me laisser baiser ta bouche, Iokanaan. Et bien, je la baiserai maintenant. Je la mordrai avec mes dents comme on mord un fruit.mûr ! »                                                                                                                                                            Oscar Wilde, Salomé, Paris, 1893. Paris, GF Flammarion, 1993.

 

  1. Il est d’ailleurs intéressant de constater que la prostitution est très souvent présente dans de nombreux romans décadents : ceci est la preuve incontestable d’une sexualité déviante.

 

  1. Pierre Louÿs, Aphrodite, Paris, 1896.

     La recherche de sensations nouvelles et raffinées est elle aussi liée à la pulsion de mort. En effet, nous trouvons souvent dans les ouvrages des décadents des allusions à la toxicomanie. N’est-elle pas la voie royale vers l’autodestruction et la mort ?

De manière moins extrême, les personnages décadents cherchent à réveiller leurs sensations au moyen de parfums, fleurs, tissus et soieries, arts décoratifs…des plus raffinés. Rien de morbide là-dedans en apparence, et cependant nous voyons bien l’effet qu’a le parfum des orchidées sur des Esseintes : celui-ci tombe gravement malade à force de sentir ses fleurs.

De même, dans Monsieur de Phocas, le héros sombrera dans une forme de folie par sa recherche désespérée d’une « certaine transparence glauque »-à même de réveiller sa sensualité de bourgeois désabusé- dans les yeux de ses amantes.

     Concernant l’humour dans les écrits décadents (notamment dans les clubs tels que ceux des hydropathes et des fumistes), celui-ci n’est pas contradictoire avec l’angoisse de chute et d’agonie. Les êtres angoissés ne produisent pas uniquement des œuvres névrosées et pessimistes. L’être humain a naturellement tendance à se défendre contre la tristesse et la dépression à l’aide de l’humour. Il n’est donc pas illogique que la littérature décadente ait produit des calembours parfois scabreux. Ainsi, de nombreux auteurs fin-de-siècle jugés « sérieux » ont écrit des poèmes grivois ou des chansons paillardes.

     Enfin, le dernier argument qu’il nous reste à contrer est celui du style décadent. Certes les fin-de-siècle ont cherché à renouveler la forme littéraire et cependant, le style décadent est lui aussi un style à l’agonie. En effet, en opposition à leur société évoluant de plus en plus vite, les décadents font usage d’une langue précieuse et raffinée comme le rappelle Paul Valéry dans une lettre de 1890 adressée à Pierre Louÿs : « Décadent pour moi veut dire, artiste ultra raffiné, protégé par une langue savante contre l’assaut du vulgaire, encore vierge des sales baisers du professeur de littérature, glorieux du mépris du journaliste, mais élaborant pour lui-même et quelques dizaines de ses pairs. »

Dans cette lettre, Valéry expose les qualités mais aussi les défauts des décadents. En effet une « langue savante » est difficilement intelligible pour le commun des mortels et ainsi seuls « quelques pairs » peuvent accéder à cette littérature. On a souvent comparé les romans décadents à des bric à brac d’oeuvres d’art. Il est vrai que le style décadent est souvent fait d’accumulations de descriptions de beaux objets. Le lecteur n’a donc plus l’impression de lire un roman mais un catalogue de vente aux enchères. Le vocabulaire utilisé par les fin-de-siècle pose lui aussi problème ; il s’agit souvent d’un vocabulaire daté et recherché. Bien sûr le lexique est extrêmement riche et varié mais il est lui aussi réservé à un public élitiste puisqu’il prend ses sources dans le passé. De plus, les mots ne sont plus seulement outils, ils deviennent ornements. L’usage d’un tel vocabulaire se rapproche de celui qu’inventaient les précieuses du XVIIème siècle : trop recherché il a fini par sombrer en grande partie dans l’oubli.

Mais chez les décadents, l’écriture aussi est remise en question. Il arrive que le roman soit décomposé dans tous les sens du terme : les auteurs fin-de-siècle ont en effet souvent fait exploser la structure traditionnel du roman. Dans l’ouvrage de Tinon Penses-tu réussir, nous sommes confrontés à de nombreuses variations de points de vue, à des distanciations ironiques du héros… Bref, les décadents opèrent véritablement une vivisection du roman qui devient alors une créature faite de plusieurs morceaux et semblable au célèbre monstre de Mary Shelley.   Au vu de ces éléments, nous pouvons affirmer que le style décadent n’a  pas de pérennité : il est donc voué à l’agonie.

 

     Nous venons de démontrer que le terme décadent ne pouvait être remis en cause. Cependant, il est possible de nuancer ce jugement en posant le problème de point de vue. Dans la société très moralisatrice et bien pensante de la fin du XIXème siècle, nos romans étaient jugés comme décadents car ils ne respectaient pas la bienséance de rigueur dans la nouvelle société bourgeoise et rigide. Et pourtant, pour nos auteurs, le vrai décadentisme ne se situait pas de leur côté mais de celui de cette même bourgeoisie guindée. En effet, d’après eux, la société expirait car les vraies valeurs (recherche du savoir dans les textes anciens et quête de l’esthétisme par exemple) étaient en voie de disparition remplacées par l’industrialisation et une certaine vulgarité omniprésente tant par le biais de la bourgeoisie (composée majoritairement d’industriels « arrivés » souvent peu cultivés) que par celui du régime politique (les décadents étaient souvent hostiles à la république). Ainsi des Esseintes ne cherche pas à vivre en décadence, au contraire, il fuit la ville décadente car pour les fin-de-siècle le concept de moralité n’était pas appliqué de la même façon que pour les communs des mortels. Si on part du postulat que pour les décadents la vraie morale est indissociable de la beauté –comme le clamait Wilde notamment dans ses Intentions et dans Le portrait de Dorian Gray 1- on peut dire que les fin-de-siècle sont eux même des moralistes. Bien sûr ils ne sont pas moralistes au sens étroit du terme : un homme dont les mœurs étaient jugées comme décadentes par les représentants de la bonne société pouvait être très respectable pour nos auteurs.

Dans ce cas là, comment expliquer le choix de ce terme décadent par les auteurs fin-de-siècle ? Après avoir critiqué leur société qui sombrait en pleine décadence, comment ont-ils pu s’assimiler à ce mouvement ? Cela tient justement à ce problème de point de vue ; à partir du moment où la bonne société a commencé à traiter les auteurs fin-de-siècle de « décadents », ceux-ci se sont emparés du terme et ont ainsi affirmé leur fierté d’être décadent dans un monde si laid.    

 

  1. Oscar Wilde, Le portrait de Dorian Gray, Paris, Gallimard, 1992. P48 « Chez un artiste, toute sympathie éthique est un maniérisme impardonnable. »

 

 

 

 

     De nombreuses appellations de courants littéraires nous semblent être plus problématique. Prenons l’exemple de romantisme. Selon La littérature française de A à Z 1, le mot romantique « apparaît au XVIIème siècle, signifiant alors, avec une nuance péjorative, « romanesque ». Au XVIIIème siècle, sous l’influence de l’anglais romantic qui qualifie les paysages pittoresques, le mot perd sa connotation négative avant que Mme de Staël, en 1810, lui donne sa signification proprement littéraire en référence à l’allemand romantisch : est romantique ce qui s’écarte des normes fixées par le classicisme, pour s’inspirer des beautés qui lui sont antérieures ou extérieures. »

L’histoire du terme romantique est un peu semblable à celle du décadentisme, nous retrouvons la récupération d’un terme péjoratif repris et assumé par les représentants d’un nouveau mouvement littéraire. Et cependant, aujourd’hui que reste-t-il de cette définition fixée par les romantiques du XIXème siècle ?

Pas grand-chose en vérité. L’étudiant moyen est capable d’associer le mot romantique à Chateaubriand, il se souvient que le romantisme a un vague rapport avec l’exaltation des sentiments, il se rappelle peut-être de ce passage des Mémoires d’outre tombe mettant en scène les premiers émois sensuels de François-René sous la forme d’une Sylphide mais la définition première du mouvement romantique est souvent confuse.

Le grand public a lui presque entièrement oublié que le romantisme était un mouvement artistique. Le mot romantique a vu son sens dévier vers celui de « caractère, comportement d’une personne dominée par sa sensibilité.» 2

Aujourd’hui, ce sens devenu prééminent dans notre langue est utilisé dans de nombreux contextes (« Oh comme c’est romantique », comédie romantique…).

Le terme de romantisme a vu son sens se généraliser, il est aujourd’hui vidé de son sens premier pour ne plus représenter qu’une forme de sentimentalisme souvent associé à la féminité.

Plus encore, ce mot a tendance à prendre sinon une coloration péjorative du moins à exprimer une certaine intonation moqueuse : le romantisme est souvent associé à une forme d’amour surannée, un romantique est quelqu’un de rêveur, n’ayant pas les pieds sur Terre. Pourtant, malgré tous les problèmes liés à l’utilisation de ce terme, il continue à être appliqué à la littérature sans que 

personne (à notre connaissance) ne le remette en cause. Peut-être est-ce dû au fait que le romantisme se soit étendu sur plusieurs dizaines d’années avec une production extrêmement abondante et néanmoins, l’appellation romantique semble être plus discutable (voire même dangereuse car la coloration péjorative du terme pourrait rejaillir sur le mouvement dans son ensemble comme nous l’avons vu dans le cas du lyrisme) que celle de décadentisme. En effet l’usage de

 

  1. Claude Eterstein (sous la direction de), La littérature française de A à Z, Paris, Hatier, 1998. Romantisme P.380.
  2. Le petit Larousse illustré 2001, Paris, Larousse, 2000.

ce terme est somme toute resté assez limité dans le vocabulaire usuel (même si  on trouve encore certaines expressions comme « Quelle décadence ! » dans le langage courant) et le sens du mot ne s’est pas ostensiblement éloigné de celui qu’il avait au XIXème siècle.

     Mais le terme de décadentisme se justifie aussi parce qu’il a fait l’objet d’un choix par ses représentants. Certes ce choix a été une bravade avant tout mais nous avons d’autres exemples de mouvements dont le nom -aujourd’hui toujours reconnu- a été adopté par provocation.

L’impressionnisme en est un exemple frappant ; cette appellation a été donnée par les journalistes, comme une insulte, à tous les artistes peignant à la manière de Monet et de son Impression soleil levant. Cette insulte a été reprise par les peintres qui ont alors affirmé haut et fort leur fierté d’être apparentés à Monet.

Mais nous avons un autre exemple, absurde cette fois ci, il s’agit de la création du terme dadaïsme. Ce terme n’a aucune justification rationnelle ; pour nommer leur mouvement, les dadaïstes se sont contentés d’ouvrir un dictionnaire au hasard et de pointer du doigt un mot de la page. Ce mot était dada, mot somme toute assez absurde et enfantin que l’on ne cherche pourtant pas à remettre en question.

Au vu de ces deux exemples, il nous semble évident que, plus que la valeur sémantique traditionnelle, c’est la valeur subjective rattachée par les représentants d’un mouvement à leur dénomination qui importe. Il ne faut pas oublier que les fin-de-siècle se sont eux-mêmes parés du qualificatif de décadents ; ceci doit primer sur toutes les considérations étymologiques venant entacher ce terme.

 

     Peut-être que le mot décadentisme a effrayé bon nombre de lecteurs, peut-être a-t-il agacé certains critiques, peut-être a-t-il indirectement tué la mode fin-de-siècle et c’est sans doute en cela qu’il est le plus représentatif de ce mouvement provocateur et éphémère, aspirant à une beauté glauque et morbide.

Et c’est pourquoi ce terme, inquiétant par nature, ne mérite pas qu’on le remette en cause ou qu’on essaie pudiquement de le camoufler.