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La polysémie de la nouille

La polysémie de la nouille

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Plastic fantastic lover

Plastic fantastic lover.

 

Mes chers enfants, vous vous êtes souvent demandé si j’étais déjà tombée amoureuse (…ah non ? Vous vous en foutez ? Tssss mais arrêtez de me contrarier !).

Aujourd’hui, j’ai eu envie de vous répondre enfin et de vous conter ma douloureuse, merveilleuse, mon unique histoire d’amour.

 

C’était au mois de mai 1936. Ah que la vie était belle en ce temps-là : Charles Trénet chantait « y’a de la joie » et la gauche était au pouvoir.

A l’époque je travaillais comme décrotteuse de sabots de chevaux à la mairie de Bordeaux ; c’était un dur labeur peu rémunérateur mais j’avais réussi, à force de privations, à économiser un petit pécule.

Avec ce petit pécule j’avais l’intention de m’acheter une nouvelle gaine car les baleines de l’ancienne avaient décédé et laissaient à présent choir 25 kilos de ventre façon Botticelli.

 

Je me rendis donc aux Galeries Lafayette avec mon petit porte-monnaie.

Déjà je rêvais à ma nouvelle gaine : j’avais décidé de la prendre rose avec des baleines à bosse (les baleines à bosse retiennent mieux la graisse que les baleines bleues).

 

Perdue dans mes pensées, je me cognai de plein fouet à un élégant jeune homme vêtu d’un costume bleu à rayures blanches et d’un feutre noir.

Je me confondis en excuses avant de m’apercevoir que ce jeune homme n’était en fait qu’un mannequin d’exposition.

Je le détaillai de mi-bas en bas (parce que quand on mesure 1m40 c’est dur de détailler un homme de haut en bas…demandez à Sarko) en me disant « c’est-y quand même ben fait ces choses là on dirait un vrai té bonne mère !» lorsque je croisai le regard du mannequin…un regard profond et intense mêlé de vert-olive et de marron-labrador.

 

Sous l’effet de ce regard, je me sentis brûler de l’intérieur, mon cœur battait la chamade, je manquai défaillir : bref, j’étais amoureuse !

Je devais absolument faire sortir mon amour de cette prison dorée mais comment ?

 

Après de longues minutes de réflexion je trouvai enfin la solution : il me suffisait de déguiser mon mannequin en saumon géant et de le sortir du magasin dans un filet de pêche !

Ni une ni deux, ni trois ni quatre, je pris du carton, du papier mâché, de la peinture et de la colle et je commençai à déguiser l’amour de ma vie tel un cheval de Troie mais en saumon (et pas pour rentrer vu qu’on était déjà dans la place mais pour sortir vu qu’on était pas dehors).

 

Quand ce fut fini, je me grimai subtilement en poissonnière à l’aide d’un tablier souillé de tripes de truites et d’une fausse moustache en poils de kiwi, je mis mon saumon/mannequin dans un faux-filet (çnotez l’incredibeul joke !), et je sortis en portant mon homme sous le bras telle Marina Anissitruc (vous savez la patineuse rousse qui arrivait à porter Gwendal Truc son partenaire non pas sessuel mais son partenaire de glace). J’avais réussi : nous étions libres !

 

Résumé de l’épisode précédent qui venait juste avant parce que s’il était venu après on aurait dit « résumé de l’épisode suivant » ce qui n’aurait eu aucun sens vu que le crivain ne sait pas encore de quoi va parler l’épisode suivant…peut-être d’Agrippa d’Aubigné…

Enfin bon : dans l’épisode précédent de juste avant on était encore en 1936. çEt là, j’aimerais que mon lecteur se mette en conditions : imagine-toi lecteur, nous sommes en 36, tu es fan du cinématographe et de Marlene Dietrich, Trénet est à la mode et tu trouves que la moustache c’est hypra sexy…ça y est tu le tiens ton personnage ? On peut continuer : Sushina se rendait aux Galeries Lafayette pour acheter une gaine et tombait amoureuse d’un mannequin en plastique qu’elle faisait évader discrètement en le déguisant en saumon.

 

Je ramenai mon mannequin-saumon jusqu’à ma chambre de bonne et le débarrassai de tous ses oripeaux en espérant qu’il n’avait pas manqué d’oxygène sous les couches de papier prémâché, mâché, avalé puis vomi (çles sucs gastriques font en effet une colle naturelle de premier ordre !) composant son déguisement.

 

Il allait bien et semblait même me remercier de tous les risques que j’avais pris pour lui !

Je rougis en réalisant que j’avais enlevé cet homme avant même que nous fussions présentés. Je lui demandai son nom mais le mannequin restait muet…je compris alors qu’il souhaitait que je devinasse son prénom : sans doute voulait-il tester notre degré d’intimité !

 

Je plongeais mon regard dans le sien quand soudain l’illumination me vint : « Je sais : tu t’appelles Jean-Graillon ! C’est ça hein ? ». Le mannequin me regardait, un sourire amusé et complice aux lèvres : je compris que j’avais vu juste !

 

Nous passâmes ensemble un après-midi idyllique : nous nous parlâmes à cœur ouvert, n’ayant pas peur d’exhiber nos blessures les plus secrètes (je lui montrai même la cicatrice de l’accident de thermomètre que j’avais subi dix ans auparavant !). Nous jouâmes à toutes sortes de jeu : il me battit trente-quatre fois d’affilée au chi-fu-mi en sortant trente-quatre fois la feuille de papier mais je ne lui en voulais aucunement, ébaubie par l’intelligence de sa stratégie !

 

Le soir, nous nous rendîmes dans un restaurant populaire. Nous commandâmes deux bocks mais il ne toucha pas au sien tout occupé qu’il était à me contempler jusque dans les moindres détails de mes pores obstrués de sébum. Cette activité lui était tellement prenante qu’il ne répondit même pas au serveur venu lui demander ce qu’il désirait manger. Je fus obligée de commander à sa place.

Il ne toucha pas plus à ses tripes de veau qu’à son bock.

 

Inquiète, je me permis de lui prendre la main « Tu dois manger mon ange, tu vas faire de l’hypoglycémie ! ».

Autour de nous, les gens nous regardaient l’œil mauvais : ils ne comprenaient pas ce que faisait cet Adonis avec une outre pleine telle que moi.

Je me levai de table et hurlai « Ben quoi ? Pourquoi n’aurais-je point le droit d’être aimée ? Bande de bourgeois réacs ! ».

 

Jean-Graillon me calma d’un signe de tête : je compris qu’il voulait que nous quittions cette gargote infâme. Comme c’était un gentleman il souhaitait payer mais se rendit compte que le portefeuille bien rempli n’était point fourni avec le costume rayé par les Galeries Lafayette. Je laissai trois francs et nous rentrâmes chez nous.

 

Là, dans la pénombre de ma chambre de bonne, je vis son œil luire de désir. Il me plaqua contre la porte et colla ses lèvres brûlantes (ben oui : je l’avais laissé trop longtemps contre le poêle à bois donc il était super chaud) sur les miennes.

J’eus beau protester que non je n’étais pas ce genre de fille, que non, je n’étais pas prête, que j’avais à peine trente-cinq ans, il ne voulut rien entendre et m’entraîna jusqu’au lit…Je vécus une nuit torride et romantique à la fois : enfin je me sentais femme !

 

A trois heures, du matin, alors que nous fumions des gitanes maïs tout en faisant des projets d’avenir, on enfonça la porte et six agents de police firent leur entrée dans ma chambre. Le premier fit « je sens que je vais vomir » et effectivement, il sentait tout à fait bien puisqu’il rendit l’intégralité de son dîner sur les chausses de son caporal chef. Un peu vexé, le caporal chef s’avança vers moi et me dit « Sushina Lagouje, vous êtes en état d’arrestation pour vol de mannequin : habillez-vous et suivez-nous ».

 

Je me levai dans toute ma nudité en hurlant que jamais on ne nous séparerait Jean-Graillon et moi mais bon j’aurais fait une piètre voyante : on me lança une couverture sur la tête, on nous menotta et on nous sépara à tout jamais.

 

Je passai trois longs mois en prison au milieu des plus infectes gouges du tout Bordeaux.

 

Lorsque je sortis, je me rendis directement aux Galeries Lafayettes où l’on me dit que Jean-Graillon avait été condamné à être démembré puis jeté aux ordures. Je crus mourir mais comme je croyais mal, je tentai de me suicider en sautant d’un pont avec un élastique trop long et quatre sacs de ciment de 50kg lorsque je sentis quelque chose remuer dans mon ventre. Au début, je crus que les huîtres que j’avais mangées trois ans auparavant avaient colonisé mon estomac mais bientôt je compris que je portais l’enfant de Jean-Graillon.

 

Dès lors je décidai de vivre pour cet enfant. Six mois plus tard j’accouchai d’un joli poupon d’une livre que j’appelai Jean-Graillon bis.

Certes, cet enfant est timide, ses maîtres d’école le disent mou et inactif mais c’est mon fils, le sang de mon amant coule en lui et jamais je ne cesserai de l’aimer !

 

Voilà mon histoire d’amour tragique…si vous souhaitez en tirer une comédie musiqueuse contactez moi par mail ou au 06-98-04-49-5…oh Jean-Graillon bis recrache cette chenille c’est sale !!