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La polysémie de la nouille

La polysémie de la nouille

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Le vieil homme et la Mort -fin-

Le vieil homme et la Mort -fin-

La Faucheuse fouilla longuement dans sa manche, en sortit agacée deux téléphones en forme de crâne, un aquarium sans poisson, une bonbonne de gaz sarin, une douzaine de manteaux et de faux signées Saint-Laurent, Saint-Laurent lui-même, un dentier, un poisson mort sans aquarium ET un objet oblong qu’elle emballa avec grand soin avant de se rendre à la Poste au coin de la rue. Comme d’habitude, un guichet sur six était ouvert pour raisons budgétaires et la Mort se plaça en maugréant au bout d’une file de trente et une personnes.


Au bout de huit heures et vingt-huit minutes elle prit enfin son tour. Elle avait posé avec assurance ses mains sur le comptoir quand la guichetière lui annonça qu’il était 16h30, que la Poste allait fermer et qu’elle allait lui éclater tous ses vieux doigts croupis si elle ne les retirait pas de son comptoir. « Mais… » bégaya la Mort tandis que le volet du guichet tombait sur ses doigts et les lui sectionnait. Furieux, les doigts se placèrent dans les voies respiratoires de la guichetière qui étouffa puis tomba raide morte. Après cela, ils retournèrent à leur propriétaire qui put acheter son timbre, et poster son colis avant de faire disparaître le cadavre de la jeune femme pour éviter de se faire sermonner par ses chefs. Enfin, elle rejoignit Amédée.

 

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Deux jours plus tard, le dit-Amédée reçut un beau colis. Etonné, il l’ouvrit avec un vieux rasoir et une excitation toute enfantine (ou sénile mais finalement c’est pratiquement la même chose) et découvrit une magnifique canne en bois d’ébène avec un pommeau d’ivoire et une pointe en argent. Ravi, le vieil homme passa sa journée à jouer avec. En début de soirée France 2 diffusa un reportage sur Justin Bieber et, émerveillé, le vieil homme se leva appuyé sur sa canne et commença à danser pieds-nus au milieu de sa minuscule chambre. Cela faisait des années qu’il n’avait été aussi heureux ! Exalté, Amédée dansait de plus en plus vite, lançait sa canne, la rattrapait, faisait la majorette mais d’un coup, il perdit l’équilibre, voulut se rattraper sur sa canne et…se la planta dans le pied. Vexé, il épongea vite fait bien fait le sang et se mit au lit en se jurant de ne jamais parler de cet incident humiliant aux infirmières, salopes vicieuses et moqueuses.

 

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C’est alors qu’insidieusement la gangrène fit son nid, petit à petit, comme l’oiseau mais avec la pourriture et l’odeur de mort en sus. Ulcéré par cette preuve évolutive de sa maladresse, Amédée cachait sa plaie avec une grande ingéniosité. La Mort voyait avec bonheur la décrépitude gagner du terrain, chaque jour la plaie croissait et multipliait sur ce vivant charnier qu’était devenue la jambe d’Amédée, chaque jour, l’odeur de chair en décomposition se faisait plus prégnante et la Fossoyeuse s’en frottait d’avance les mains. Enfin elle allait pouvoir abandonner cette lugubre maison, rejoindre l’Afrique et les enfants, rattraper son retard, car, depuis quatre mois qu’elle s’occupait d’Amédée, les clients en attente s’amoncelaient : plus personne ne mourait sur Terre.

 

Pourtant, un jour, une infirmière un peu plus consciencieuse que les autres prit garde à la terrible odeur et appela le médecin. Contrairement à Lully, Amédée n’était qu’un lâche et un danseur occasionnel. Il accepta de se faire amputer la jambe et…Survécut !

 

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La Mort pensa devenir folle, hurla, s’arracha les cheveux, maudit les médecins, l’hygiène, les temps modernes et tous les dieux qu’elle connaissait. Elle s’assit alors sur le lit d’Amédée, sortit un corbeau de sa manche, lui arracha une plume qu’elle trempa dans l’œil torve et noir de la bête puis elle commença à écrire sa lettre de démission.

 

Pendant ce temps, le vieil homme faisait sa toilette dans la salle de bain. Il contemplait son moignon et sa face ravagée, les deux ou trois cheveux qui lui restaient. Alors, il fit descendre la lame de son rasoir un peu plus bas que d’habitude, il appuya juste un peu plus fort que d’habitude. Le sang coula et en deux minutes c’était fini. Sa tête cogna le lavabo.

 

Dans l’encadrure de la porte, la Mort passa une tête à la fois désabusée et soulagée. D’une main tremblante elle froissa sa lettre de démission. De l'autre main elle se fourra rapidement deux xanax dans le gosier.