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La polysémie de la nouille

La polysémie de la nouille

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Le vieil homme et la Mort (entier)

Le vieil homme et la Mort (entier)

 

Prologue préludal : la protagoniste.


De loin, on se disait qu’elle devait être grande dame…Ou riche demoiselle voire libellule. Quoi qu’il en fût, elle avait une démarche aérienne véritablement aristocratique et arborait un long manteau noir qui traînait au sol. Comble du goût dépravé d’une fin-de-race, ce manteau était constellé des têtes de visons ayant servi à sa fabrication et chacune de ces diaboliques têtes avait été figée en une magistrale expression d’intense, d’effroyable, d’éternelle agonie ! Et sous ce manteau l’on distinguait une taille plus fine que celle d’une guêpe à la diète. La dame avait dû se comprimer de longues années dans un corset étriqué jusqu’à suffocation, pâmoison... Du reste, la silhouette avait ceci d’étrange qu’elle paraissait à la fois jeune, svelte, élancée et inextricablement voûtée, penchée et comme attirée par la terre.

 

Et puis, quand on s’approchait, on distinguait une main sortant du manteau, une main maigre, si maigre. On constatait alors avec stupeur que cette main n’avait que la peau sur les os…Enfin…Plus précisément, des lambeaux de peau sur les os. Des lambeaux en décomposition dont se gobergeaient des milliers de petits vers dotés de mandibules de lucarnes. Et cette infernale manducation faisait un bruit macabre, assourdissant, épouvantable.
C’est alors qu’emplis de terreur nos yeux remontaient le long du bras corrompu et pourrissant afin de chercher une aide, un visage, une explication et trouvaient deux orbites creuses et profondes. Une fois confronté aux ténèbres, la lumière se faisait : cette grande dame était la Mort et elle n’était pas là par hasard.

 

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Postlogue postludal


Ce lundi-là était un jour ordinaire dans la vie de la Mort ; elle avait brossé ses vieux chicots, les avait agrafés sur sa gencive, elle avait mangé un bol de rice creepys, brossé les vers morts de son manteau et regardé la liste des morts du jour qu’avait préparée la Moire Atropos. Comme d’habitude, beaucoup de récoltes sur le continent africain. C’était pratique l’Afrique, il n’y avait qu’à se baisser pour ramasser des poignées de clients et puis on y récoltait pas mal d’enfants ce qui mettait la Mort en joie car elle avait un côté maternel très prononcé et adorait mignoter les enfants morts. Cependant, le premier nom de sa liste était français et bien décrépit. Il s’agissait d’un certain Amédée Oriflame résidant dans une maison de retraite de Dreux.

 

Sur la brochure du dit établissement, l’on pouvait voir un charmant petit manoir XVIIIème entouré d’un parc immense où se promenaient des couples de personnes âgées en jogging. Une jolie lettrine médiévale indiquait « Val folâtre de la pérennité joviale ». La ligne inférieure, en caractère normaux, précisait « mouroir professionnel depuis plus de quarante ans ! ».

 

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Sur place, la Mort se retrouva face à une immense cage à poule en béton armé. Le parc avait été vendu à une déchetterie que gardaient quatre vieux en fauteuil roulant qui avaient été dressés à baver ou pisser sur les intrus.

Dans sa petite chambre, assis sur sa chaise percée, Amédée attendait sagement la Mort en regardant le journal de Pujadas. L’ancestrale fossoyeuse contempla son client : fripé, impotent, sourd, presque aveugle et à moitié sénile…Il était temps qu’on l’appelle ! Vite, elle se mit au travail : elle mâchonna longuement une sorte de chique graisseuse qu’elle plaça ensuite dans une artère afin de provoquer rapidement un infarctus. C’était un grand classique assez banal certes mais elle aimait bien ce type de mort propre et efficace. Elle s’assit ensuite sur le lit du vieillard, sortit sa lime à ongles et attendit.


A la télé se succédèrent « Derrick », « Rex », « Des chiffres et des lettres », « Questions pour un champion », « Le juste prix »…Les yeux écarquillés, une expression d’intense et douloureuse stupeur fixée sur la face, la Mort limait frénétiquement ses ongles jusqu’à ce qu’un générique mièvre et insupportable la tirât de sa torpeur : « Plus belle la vie » commençait ! La Mort se leva d’un bond avec un cri de douleur et regarda ses mains ; la lime conjuguée à l’attente, à la nervosité et à l’acharnement de la Faucheuse en avaient fait des moignons ! Mais ce n’était pas le plus grave non. Le plus grave c’est qu’Amédée était là, sur sa chaise percée et qu’il regardait « Plus belle la vie » d’un air absent et néanmoins bien vivant !

 

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Que s’était-il passé ? Ses chiques au cholestérol étaient pourtant infaillibles ! La Mort passa la tête dans les artères d’Amédée et vit…ou plutôt ne vit rien, rien que du sang qui circulait tout à fait normalement. Intriguée, elle sortit sa tête du vieillard et avisa des boîtes à moitié vides sur un coin de table de nuit. Elle ajusta son monocle et lut « Crestor, anti-cholestérol ». Saligauds d’occidentaux qui l’avaient bernée !


Alors la Mort entreprit d’inoculer à son vieux une nouvelle maladie de vieux : l’insuffisance respiratoire. Elle détacha une phalange de son petit doigt et la glissa délicatement dans la trachée afin de limiter la circulation de l’air. Ravie de son tour elle éclata de rire et se rassit sur le lit du vieux pour attendre à son aise le fatidique moment où la vie sortirait dans un râle de la bouche de son client. Alors, elle l’attraperait d’un coup de faux et la glisserait bien suintante, récalcitrante et piaulante dans sa besace. Toute à sa réflexion, la Mort sombra dans un profond sommeil.

 

C’est un petit bruit de moteur qui l’éveilla. Etonnée de s’être endormie sur son lieu de travail la Faucheuse regarda autour d’elle et poussa un juron. Amédée était toujours là sur sa chaise percée et il ronflait, bien vivant, devant « Très Pêche ». Fixé sur son nez, un petit tuyau attira l’attention de la Mort. Le petit tuyau était relié à une machine elle-même reliée à …une bonbonne d’oxygène. L’appareil s’était automatiquement mis en route quand le taux d’O2 du vieillard avait commencé à décroître.

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Furibarde, la Mort songea alors à un moyen beaucoup plus subtil et raffiné de tuer son vieux. Il s’agissait d’une botte secrète et imparable nommée « Méthode Lully ».

La Faucheuse fouilla longuement dans sa manche, en sortit agacée deux téléphones en forme de crâne, un aquarium sans poisson, une bonbonne de gaz sarin, une douzaine de manteaux et de faux signées Saint-Laurent, Saint-Laurent lui-même, un dentier, un poisson mort sans aquarium ET un objet oblong qu’elle emballa avec grand soin avant de se rendre à la Poste au coin de la rue. Comme d’habitude, un guichet sur six était ouvert pour raisons budgétaires et la Mort se plaça en maugréant au bout d’une file de trente et une personnes.


Au bout de huit heures et vingt-huit minutes elle prit enfin son tour. Elle avait posé avec assurance ses mains sur le comptoir quand la guichetière lui annonça qu’il était 16h30, que la Poste allait fermer et qu’elle allait lui éclater tous ses vieux doigts croupis si elle ne les retirait pas de son comptoir. « Mais… » bégaya la Mort tandis que le volet du guichet tombait sur ses doigts et les lui sectionnait. Furieux, les doigts se placèrent dans les voies respiratoires de la guichetière qui étouffa puis tomba raide morte. Après cela, ils retournèrent à leur propriétaire qui put acheter son timbre, et poster son colis avant de faire disparaître le cadavre de la jeune femme pour éviter de se faire sermonner par ses chefs. Enfin, elle rejoignit Amédée.

 

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Deux jours plus tard, le dit-Amédée reçut un beau colis. Etonné, il l’ouvrit avec une excitation toute enfantine (ou sénile mais finalement c’est pratiquement la même chose) et découvrit une magnifique canne en bois d’ébène avec un pommeau d’ivoire et une pointe en argent. Ravi, le vieil homme passa sa journée à jouer avec. En début de soirée France 2 diffusa un reportage sur Justin Bieber et, émerveillé, le vieil homme se leva appuyé sur sa canne et commença à danser pieds-nus au milieu de sa minuscule chambre. Cela faisait des années qu’il n’avait été aussi heureux ! Exalté, Amédée dansait de plus en plus vite, lançait sa canne, la rattrapait, faisait la majorette mais d’un coup, il perdit l’équilibre, voulut se rattraper sur sa canne et…se la planta dans le pied. Vexé, il épongea vite fait bien fait le sang et se mit au lit en se jurant de ne jamais parler de cet incident humiliant aux infirmières, salopes vicieuses et moqueuses.

 

C’est alors qu’insidieusement la gangrène fit son nid, petit à petit, comme l’oiseau mais avec la pourriture et l’odeur de mort en sus. Ulcéré par cette preuve évolutive de sa maladresse, Amédée cachait sa plaie avec une grande ingéniosité. La Mort voyait avec bonheur la décrépitude gagner du terrain, chaque jour la plaie croissait et multipliait sur ce vivant charnier qu’était devenue la jambe d’Amédée, chaque jour, l’odeur de chair en décomposition se faisait plus prégnante et la Fossoyeuse s’en frottait d’avance les mains. Enfin elle allait pouvoir abandonner cette lugubre maison, rejoindre l’Afrique et les enfants, rattraper son retard, car, depuis quatre mois qu’elle s’occupait d’Amédée, les clients en attente s’amoncelaient : plus personne ne mourait sur Terre.

 

Pourtant, un jour, une infirmière un peu plus consciencieuse que les autres prit garde à la terrible odeur et appela le médecin. Contrairement à Lully, Amédée n’était qu’un lâche et un danseur occasionnel. Il accepta de se faire amputer la jambe et…Survécut !

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La Mort pensa devenir folle, hurla, s’arracha les cheveux, maudit les médecins, l’hygiène, les temps modernes et tous les dieux qu’elle connaissait. Elle s’assit alors sur le lit d’Amédée, sortit un corbeau de sa manche, lui arracha une plume qu’elle trempa dans l’œil torve et noir de la bête puis elle commença à écrire sa lettre de démission.


Pendant ce temps, le vieil homme faisait sa toilette dans la salle de bain. Il contemplait son moignon et sa face ravagée, les deux ou trois cheveux qui lui restaient. Alors, il fit descendre la lame de son rasoir un peu plus bas que d’habitude, il appuya juste un peu plus fort que d’habitude. Le sang coula et en deux minutes c’était fini. Sa tête cogna le lavabo.

 

Dans l’encadrure de la porte, la Mort passa une tête à la fois désabusée et soulagée. D’une main tremblante elle froissa sa lettre de démission. De l'autre main elle se fourra rapidement deux xanax dans le gosier.