Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
La polysémie de la nouille

La polysémie de la nouille

Menu
La nuit du chasseur au musée

La nuit du chasseur au musée

Méphitique était amoureux de la nature.
Tous les jours, il se rendait nuitamment au bois.


Là, les délicates exhalaisons de mousse fraîche le rendaient sémillant comme une jeune pucelle dans l’attente d’un beau braquemard, le hululement des chouettes provoquait en lui un intense sentiment de langueur mélancolique et, lorsque la lune aux reflets irisés comme un fragment d’opale se levait, elle dévoilait à ses yeux émerveillés la délicate biche suivie de ses adorables petits, se désaltérant dans le courant de l’onde pure.
Lors, Méphitique ajustait délicatement le binocle de son AK avant d’ouvrir le feu tout en poussant des cris rauques et saccadés.


Puis il admirait son œuvre, caressait tendrement les entrailles à nu, emplissait ses poumons de l’odeur de sang, de terreur et de mort, se saisissait des corps démembrés des petits, les embrassait, les étreignait, les mignardait…
Longtemps il se délectait de son œuvre, car il se disait artiste et, dans ses bons jours, il se comparait même à Dieu ! Enfin, vide et comblé à la fois, il rentrait chez lui.

chien-chasse-canard.jpg


Mais peu à peu, il commença à rentrer de ses exactions de moins en moins comblé tandis que le vide et l’angoisse emplissaient chaque jour davantage son cœur.

Puis un jour, en regardant le dessin animé « La Bible expliquée par Luc Plainmondos et Florent Palui », il comprit ce qui n’allait pas : ok, comme lui, Dieu butait tout plein de monde dans sa fureur frénétique mais, contrairement à Méphitique, Dieu, lui,  quand il était bien luné, il savait résurrecter les gens !


Méphitique décida alors de redonner vie à ses innocentes victimes.

Il récupéra dans le bois les corps en charpie et, malgré l’odeur, il s’enferma des heures avec ces cadavres dans son « atelier ».


Le lendemain, il était l’heureux géniteur d’une œuvre d’art !!


De loin, sa première pièce ressemblait à un informe ballon de rugby tout bosselé et recouvert de plumes éparses. Pourtant, à y regarder de plus près, on reconnaissait un canard empaillé affublé d’une crête de punk rouge faite en queue de daim. D’après un petit panneau scotché sur le bec du canard et griffonné au bic d’une écriture tremblante, l’œuvre se nommait « Sa casse pa 3 pates a un conard ». Et en effet, en baissant les yeux, on voyait qu’une troisième patte avait été judicieusement agrafée à la bête !

250px-Wolpertinger.jpg


Néanmoins, il semblait que le Seigneur approuvât la démarche de son protégé car il fit exploser le moteur du cabriolet de la fille Guggenheim à proximité du domicile de Méphitique. Jurant comme une charretière, elle sonna chez lui et, apercevant la bête empaillée, elle en tomba amoureuse, commanda cinquante autres pièces à l’artiste en vue d’une exposition, lui fit un chèque conséquent, une fellapipe en acompte et repartit dans sa voiture miraculeusement réparée !


Notre héros se lança alors dans la production industrielle d’art macabre ; il se procura des grenades et se mit en chasse, massacrant et empaillant à tire-larigot.


Sa deuxième œuvre se nommait « Doukom1 Nagno ». L’agneau dans l’histoire, c’était un dommage collatéral causé dans le troupeau du berger son voisin. C’est que ces putains de grenades, c’était quand même vachement moins précis que son bon vieil AK !

Sur cet agneau avait été collée une douzaine de peaux de hérissons « Rapport à la douceur de l’agnel » disait, très fier de lui, Méphitique en éclatant de rire car il trouvait ça très fin et spiritueux.


Enfin, le clou de l’exposition était un ours brun écorché flanqué dans un congélateur king-size et tenant à la patte sa peau sanguinolente sur laquelle était chattertonné  un panneau « A VENDRE ». Bien évidemment, cette œuvre s’intitulait « Fopa vendre l’appeau de l’ours ».


Tous les soirs, Méphitique s’endormait avec la satisfaction du Créateur comblé.

Pourtant, cette nuit-là, il ne trouvait pas le sommeil : il lui semblait sentir un poids sur sa poitrine. Il se sentait oppressé et alluma donc sa lampe de chevet. Ce qu’il vit le stupéfia. Sur sa poitrine, sur son lit, partout dans sa chambre se tenaient ses créatures, l’œil vif et les babines humides.
Enfin ! Méphitique était ENFIN l’égal de Dieu ! Il sauta de son lit et se mit à danser avec son ours en chantant « Elles sont vivantes ! Vivantes ! ». Tout à son bonheur, il ne vit pas la lourde patte velue  s’abattre lourdement sur son crâne.

aron-denim-animaux-empailles-5.jpeg



Deux mois plus tard, au musée Guggenheim, une foule immense stationnait devant une œuvre énigmatique. Ca et là, on entendait des commentaires chuchotés : « C’est la plus grande performance de tous les temps ! », « Personne ne sait comment il a fait ! », « Tu te rends compte, il a réussi à introduire son propre fusil là-dedans ?! », « Quand même ma chère, pardonnez-moi l’expression mais il en faut pour s’empailler soi-même ! ».

Au milieu de la salle, comme vous l’avez deviné, Méphitique trônait, nu et empaillé. Une expression d’intense terreur était figée pour l’éternité sur ses traits, son fusil était profondément et fermement enfoncé dans son fondement !