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La polysémie de la nouille

La polysémie de la nouille

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La dernière croisade

La dernière croisade

Madame Pineton de Saussure avait le plus incroyable pedigree qui soit.  Elle comptait parmi les quatre derniers français de souche à fouler le fertile sol gaulois... si l’on omettait tante Gertrude sombrée dans le coma ainsi qu’oncle Sigisbert que l’on avait dû retrancher de ses pieds tous deux gangrénés au dernier degré et qui ne foulait donc plus grand chose.
 

Toute petite, Madame Pineton avait été chargée d’une mission divine. Une nuit, un ange lui était apparu. Il lui avait prédit l’islamisation du pays, il l’avait adjurée de sauver la France de la souillure sarrasine. Pour cela, il fallait repeupler le pays de sang pur et procréer ardemment ! L’ange avait ensuite procédé à quelques travaux pratiques avant de laisser Madame Pineton dans un état d’exaltation céleste ô combien sublime.

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Madame Pineton s’était attelée derechef à cette tâche supérieure. A seize ans, elle épousait Germain, son cousin encore fringuant car seulement âgé de quarante-deux ans. Une chance ! A vingt-sept ans, son ventre touchait presque le marbre de la salle de réception mais une petite huitaine de bambins blonds au teint vermeil foulait joyeusement le sol carrelé de la nurserie. Madame Pineton n’était pas peu fière, d’autant que la délivrance de son neuvième enfant approchait.


Lorsqu’elle perdit les eaux, Madame Pineton savait très exactement comment procéder. Elle coiffa son plus beau chapeau de ville, demanda à la domestique de nettoyer le sol, à son chauffeur de sortir la voiture et elle informa Germain de l’imminence de sa paternité. Celui-ci, baissa quelque peu le Figaro qu’il lisait : « Fort bien ma chère, à tout à l’heure donc. »

Et Madame Pineton partit faire son devoir.


Tout se passa divinement bien. D’une torsion des reins, Madame Pineton ouvrit grand le col de l’utérus : après huit accouchements, elle avait appris à faire cela à volonté. Dix minutes plus tard, le bébé sortait déjà nettoyé car il eût été malséant qu’un Pineton vît le jour flétri d’infâmes souillures corporelles.

Fort satisfaite de cette nouvelle victoire contre l’islamisation, Madame Pineton se levait pour rentrer chez elle avec son enfant quand la mine décomposée de l’obstétricienne l’alarma. Baissant les yeux sur le bébé, elle comprit. Au lieu du sain teint vermeil et des cheveux blonds réglementaires chez les Pineton, il arborait sans pudeur une teinte atrocement basanée et des cheveux noirs. Une fois la stupeur passée, Madame Pineton surmonta son dégoût, prit son enfant comme si de rien n’était et partit, évitant le regard de son obstétricienne.

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A l’abri des regards, elle fourra le nouveau-né dans son sac avant de rejoindre la voiture. Là, elle déposa le poupon sur la banquette arrière le plus loin possible et réfléchit. Que s’était-il passé ? Indéniablement, cet enfant était le sien et pourtant...Serait-il envisageable que son sang fût marqué du sceau de l’infamie ?


Tremblante, elle rentra chez elle en catimini et s’enferma dans la bibliothèque familiale avec l’enfant maudit. Durant de longues heures, elle consulta toutes les archives familiales en quête d’un indice tandis que le bébé hurlait de plus en plus fort pour réclamer son lait. Exaspérée, désespérée, rendue folle par les cris de l’enfant, Madame Pineton se mit à déchirer un par un tous les arbres généalogiques, les registres de la famille : mille-cinq-cents ans d’histoire ! C’est là qu’elle le trouva. Dans la tranche d’un vétuste grimoire était caché un fin parchemin sur lequel avaient été griffonnés à la hâte ces terribles mots : « Pardonnez-moi Seigneur d’avoir fauté avec l’Ennemi maure. Puisse cette souillure rester scellée à tout jamais. Puissiez-vous pardonner à mon enfant... Cunégonde de Pineton, Poitiers, 733. »

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Madame de Pineton s’assit, le souffle coupé. Cela faisait plus de mille ans ! Et c’était seulement maintenant que la Faute refaisait surface. L’oeuvre du démon à coup sûr...Lasse, elle se tourna vers l’enfant qui avait cessé de crier.

Il lui tournait le dos, lui présentant son horrible crâne tordu aux cheveux crépus. Il s’était volontairement raidi, comme pour la provoquer. Madame de Pineton s’approcha avec répugnance de son fils. Ses yeux noirs grand ouverts la fixaient par bravade. Etrangement, son visage paraissait plus blanc qu’auparavant mais aussi plus bouffi. La petite langue rose du nouveau-né pointait hors de la bouche et les yeux noirs grand ouverts la fixaient toujours. C’est là qu’elle comprit. Il était mort de froid, mort de faim. Elle se saisit d’une canne appartenant à Germain et en donna sans ménagement quelques coups au bébé qui ne broncha pas.


Alors, Madame de Pineton s’effondra. A même le sol, elle pleura longuement et pria. Puis elle se releva, épousseta son manteau et sourit : le Seigneur était toujours de son côté, il l’avait délivrée du Mal, de cette chose satanique, de cette horreur !

Calmement, elle prit l’enfant par les pieds, le fourra à la hâte dans un sac poubelle, descendit au jardin et jeta son fardeau dans le fleuve qui passait tout près. Ensuite, les yeux rougis, elle rentra pour raconter les détails de sa fausse-couche à Germain.


Trois mois plus tard, on retrouva le corps du bébé près d’un campement de roms. L’hypothèse d’un « trafic de bébés à vocation des pédophiles » fut très vite évoquée par les médias. La populace en fureur manifesta et en profita pour agresser quelques passants qui avaient « des têtes d’étrangers ».

 

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Chaque soir, en regardant la télé, Madame de Pineton se disait que décidément, Dieu savait très exactement ce qu’il faisait. Et elle caressait distraitement son ventre qui commençait à grossir.