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La polysémie de la nouille

La polysémie de la nouille

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Granillon, conte moderne

Granillon, conte moderne

Il était une fois un gentilhomme trader qui épousa en secondes noces l’actrice sur le retour la plus hautaine et la plus fière qu’on eût jamais vue. Dans ses malles elle avait emporté deux filles, laiderons indignes d’une artiste de son rang dont la garde lui avait échu malgré ses protestations.
De son côté, le mari avait lui aussi une fille. L’enfant étant douce et bonne dans tous les sens du terme, le paternel avait vu en elle un bon placement. Il était donc monté sur une grue en menaçant de s’immoler pour en obtenir la garde.
 

Les noces ne furent pas plus tôt célébrées sur du Patrick Sébastien que la belle-mère lâcha sa serviette et fit éclater sa mauvaise humeur sur sa bru. Elle la chargea des plus viles occupations de la maison : c’était elle qui vidait le lave-vaisselle, qui ramassait les étrons du chihuahua et qui faisait ses injections de botox à la marâtre.
Lorsqu’elle avait fini son ouvrage, elle s’allait coucher près de la chaudière flambant neuve, et s’asseoir dans les granulés de bois, ce qui faisait qu’on la nommait Granillon dans la maisonnée.

 

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Un jour, le trader acquit des actifs toxiques et se retrouva ruiné. Il fit alors ce que tout gentilhomme est censé faire en pareille situation : il prit une valise de liquidités et s’enfuit aux Maldives en abandonnant sa famille aux créanciers.


La marâtre fit payer cher cette trahison à Granillon. Désormais, la pauvre jeune fille se trouva vêtue de liquettes achetées chez Kiabi. Cependant, même avec ses méchants habits, elle ne laissait pas d’être cent fois plus belle que ses soeurs, quoique vêtues très magnifiquement de léopard synthétique fort moulant. Seule, la nuit, dans ses granulés, Granillon allumait la télé et contemplait ses idoles ; Kim Kardashian, Paris Hilton ou Nabilla. Elle rêvait des heures durant de vêtements de marque, d’ongles manucurés, d’après-midis entiers passés au bord de la piscine à siroter des cocktails. Et comme elle belle mais pas forcément très fine (on peut pas tout avoir !), elle pensait que le seul moyen de parvenir à ces objectifs honorables serait de conquérir le coeur d’un fils-de quelque peu consanguin et néanmoins friqué.

 

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Et justement, sinon nous ne serions pas dans un conte, il arriva que les jeunes filles de la famille furent invitées au bal des débutantes auquel assistait Greluchet, à peine la cinquantaine, fraîchement divorcé, fils du richissime industriel mais peu industrieux homme d’affaires Serge Dabassine.

Voilà nos deux soeurs bien aises et bien occupées à choisir dans leurs catalogues la nouvelle paire de seins et la réfection labiale qui leur siéraient le mieux.


Enfin, l’heureux jour arriva. Les soeurs partirent, laissant Granillon tout éplorée. Heureusement, sa marraine passait dans le coin. Ce n’était pas une marraine très fiable car enfin, cela faisait des années qu’elle laissait sa filleule se faire maltraiter sans bouger le petit doigt mais ce jour-là, elle venait de sortir de désintox et avait décidé de fêter ça avec une petite pipe de crack. Elle était donc de fort bonne humeur et décida d’aider Granillon. Elle lui dit : « Tu voudrais bien aller au Bal, n'est-ce pas ? Hé bien, seras-tu bonne fille ? Je t'y ferai aller. » Elle la mena dans sa chambre. Déjà lecteur, je te vois, bavant à l’idée de la scène saphique à suivre mais je ne te donnerai pas ce plaisir ! Procédons à une ellipse.


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...Marraine sortit de la chambre et se mit à fouiller dans la poubelle. Elle en sortit une vieille citrouille ainsi que quelques rats crevés. Elle leur donna un coup de pipe à crack, ô miracle, la citrouille se changea en carrosse et les rats en chevaux. Puis la marraine toucha Granillon de sa pipe et ses hardes furent changées en des habits de drap d'or et d'argent Versacci tout chamarrés de pierreries. Elle lui donna ensuite une paire de Louboutin en fourrure de lapin : les plus jolies du monde ! Enfin, Marraine fit ses recommandations à Granillon : « Tu dois rentrer à minuit car la magie du crack est éphémère. Après cette heure tu redeviendras pouilleuse ! »

Granillon sortit distraitement l’écouteur de son oreille, fit claquer une bulle de chewing-gum en signe d’assentiment et partit en carrosse dans  la nuit.


A son arrivée, Greluchet courut la recevoir. Il passa la soirée à la contempler tant elle était belle. Subjugué, il ne mangeait mie, il ne buvait goutte. Il se contentait de la dévorer des yeux en silence, la main dans le pantalon. Ravie, Granillon en oublia l’heure. Lorsque les douze coups de minuit sonnèrent, elle se leva et s’enfuit aussi légèrement qu’aurait fait une biche bourrée de foie gras et de champagne. Greluchet la suivit mais il ne put la rattraper car courir avec une main dans le pantalon n’est point aérodynamique.

Fuyant et rotant tout en même temps, Granillon ne s’aperçut pas qu’elle avait fait choir l’une de ses pantoufles en lapin mais le prince la ramassa religieusement car il était aussi fétichiste.

 

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Le lendemain, avec l’appui des amis juges de Papa, il avait réussi à obtenir une commission rogatoire pour visiter toutes les maisons où vivaient des jeunes filles et leur faire essayer la chaussure qui était des plus petites afin de retrouver la belle inconnue dont il était fou amoureux.


Apprenant telle nouvelle, les deux soeurs contemplèrent leurs pieds qui taillaient un bon quarante-deux. Pragmatique, la mère finit son whisky et leur tendit un couteau en déclarant : « Mieux vaut être estropiée que mal mariée. ».


Alors, l’aînée se coupa les orteils tandis que la cadette se séparait de son talon. Et folles de douleur elles attendirent leur prince qui rappliqua quinze jours plus tard.

Il essaya d’abord la pantoufle à l’aînée. Ravalant ses sanglots, celle-ci parvint à faire entrer son pied mais une colombe se percha sur son épaule et se mit à parler : « Crou crou, Greluchet, petit benêt ! Ne sens-tu point la pestilence de la gangrène ? Cette jeune fille a triché ! » Le jeune homme en convint, chassa la première soeur et fit essayer la chaussure à la cadette.
Manquant défaillir, celle-ci parvint à faire entrer son pied mais la colombe se percha sur son épaule et se mit à parler : « Crou crou, Greluchet, petit benêt ! Ne sens-tu point la pestilence de la gangrène ? Cette jeune fille a triché ! »
Alors, Greluchet chassa la deuxième soeur. Il commençait à désespérer quand Granillon entra dans la pièce. Voyant la fine cheville et le petit pied mignon de cette pouilleuse, le jeune homme décida de lui essayer la chaussure qui lui alla comme un gant de pied !

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Fou de joie, Greluchet enleva la jeune fille dans ses bras pour la porter jusqu’à sa porsche et l’emmener dans son château.

Là, dans le hall d’entrée de marbre, il l’embrassa langoureusement avant de lui tendre un seau et un balai : « Tu commences dès aujourd’hui. Tu toucheras le smic mais tu pourras occuper la mansarde de l’aile ouest. »
Voyant Granillon interdite, il éclata de rire : « Quoi ? Tu pensais te faire épouser ? Tu te crois dans un conte de fées ma pauvre fille ? Dans quel siècle vis-tu ? ...Ah mais si tu aimes les traditions ancestrales, sache que le droit de cuissage a toujours cours dans notre propriété. »


A ces mots, le prince partit diriger le conseil d’administration de l’entreprise familiale.