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La polysémie de la nouille

La polysémie de la nouille

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Fléau. Chapitre IV

Fléau. Chapitre IV

 

Le lendemain, je me réveillai de moi-même à huit heures du  matin, en pleine forme et bien décidée à ramener Fléau au néant dont Cherétendre l’avait tiré : la SPA de Bourgueil-en-Chardonnay, à quarante-deux kilomètres sept-cents de là.   

Cette pensée me rendait si guillerette que je décidai de préparer moi-même un pantagruélique petit-déjeuner. Je me dirigeai tout droit vers la cuisine où, pendant une bonne demi-heure, j’entrepris de préparer une douzaine de toasts, tous brûlés, une omelette excessivement salée, deux centilitres de jus d’orange, préparé pourtant avec cinq énormes oranges à jus (« Bof, il doit être super-concentré en vitamines du coup ! », me consolai-je), ainsi que cinq-cents grammes de bacon dégoulinant de saindoux.

Toutes ces bonnes odeurs attirèrent Cherétendre dans la salle à manger. Il fit irruption en caleçon et en courant, tenant fermement le petit extincteur de maison qui se trouvait habituellement dans son bureau.
Pourtant, lorsqu’il me vit aux fourneaux, une lueur de compréhension apparut dans son regard tandis qu’il freinait sec. Vaguement gêné, il tenta de planquer son gros engin sous la table…je parle bien entendu de son extincteur. Quel esprit mal placé vous avez !          
Je n’en étais pas vexée pour autant car je suis une personne d’une magnanimité sans limite ; je me contentai de lancer très calmement : « Va ranger ton extincteur et viens manger avec moi avant que ça refroidisse. »           
Cherétendre jeta un coup d’œil en direction du bacon noirâtre et luisant qui essayait de sauter de la poêle pour mettre enfin fin à ses souffrances. « Hum…C’est-à-dire que je me sens un peu ballonné ce matin. Je me contenterai d’un café je pense. »      
Je lui lançai un regard aussi noir que mon bacon et raffermis ma prise sur le couteau de cuisine que je tenais. Ah tiens, j’avais finalement trouvé les limites de ma magnanimité !

Cherétendre alla donc ranger l’extincteur et revint en traînant les pieds pour s’asseoir docilement devant l’assiette que je lui avais préparée avec amour…ou du moins avec un reste certain d’affection. Il allait porter la fourchette à la bouche quand il s’exclama soudain : « Mais au fait, j’ai pas entendu miauler dans le bureau !      
- N’essaie pas de détourner mon attention. Je te connais : à peine aurai-je tourné les talons que tu te précipiteras pour jeter ton assiettée à la poubelle !       
- Et…la porte n’était pas fermée à clef quand je suis allé prendre l’extincteur… »         
Il semblait près de défaillir, je me sentis pâlir moi-même mais je me repris et je me dirigeai courageusement vers le bureau, Cherétendre à ma suite, se servant de mon corps comme d’un bouclier.

La porte était restée entrouverte, je la poussai tout doucement de la pointe du couteau que j’avais gardé en main. Le métal grinça désagréablement contre le bois et je m’attendais à ce que la Bête réplique à cette agression sonore par des hurlements de rage mais seul le silence me répondit. Un silence lourd, épais comme du sirop : même les oiseaux en rut qui gazouillaient deux minutes auparavant semblaient s’être fait la malle.      
Une odeur musquée assaillit mes narines. Mais comment Cherétendre avait-il pu rater ça ? Je le regardai du coin de l’œil. Il tremblait comme une feuille en pleine descente et barytonnait dans son mouchoir. Ah oui c’est vrai, ses allergies au pollen l’empêchaient de renifler quoi que ce soit avec acuité : tu parles d’une vigie !                      
Je me concentrai à nouveau sur le carton, qui avait miraculeusement atterri à l’endroit, tout au bout de la pièce, sous la fenêtre -hermétiquement close, on s’en doute ! Il paraissait fermé. Je fermai un soupir de soulagement et m’en approchai avec résolution.       
Arrivée juste au-dessus, je glissai la lame du couteau sous l’un des rabats que je soulevai légèrement pour observer en toute sécurité le chaton à l’intérieur.                 

Peut-être était-il mort après tout, auto-asphyxié par le remugle de ses propres émanations organiques. Ca réglerait tous nos problèmes et ça me ferait économiser deux heures, cinq litres d’essence, une once de culpabilité, ainsi qu’une explication sans doute embarrassante avec le responsable de la SPA. Et puis, pour rendre hommage à la malfaisance de cet animal, je le ferais empailler en position d’attaque et je l’exposerais sur la cheminée, ce qui aurait le double avantage de mettre très mal à l’aise mon époux et nos invités.

Oui, ça serait fantastique, mais en attendant, je ne voyais rien dans ce foutu carton : il me fallait prendre des mesures draconiennes ! Je plongeai profondément le couteau dans la boîte et l’ouvris en deux par la diagonale mais je ne rencontrai aucune résistance, ni morte ni vive. Le carton était désespérément vide.  
Je me retournai désemparée vers Cherétendre qui avait observé toute la scène depuis le seuil. Il s’était décomposé : « Mais alors, il peut se trouver n’importe où dans la maison ! »