Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
La polysémie de la nouille

La polysémie de la nouille

Menu
Fléau. Chapitre I

Fléau. Chapitre I

Je me souviens parfaitement de l’irruption du Grand Fléau dans ma vie. C’était un vendredi soir et je rentrais chez moi après ma journée de travail, sereine, en paix avec le monde. J’ouvris machinalement la porte, je retirai mes escarpins et j’avançais dans le couloir quand je butai contre un gros carton lesté qui semblait avoir été placé dans l’entrée dans l’unique but de me faire choir lourdement, tête la première contre la tablette de marbre Ikéa faussement bourgeoise, placée dans ledit couloir dans le but peu glorieux d’impressionner les invités.

Justement indignée par cette tentative d’assassinat des plus odieuses, je repris de justesse mon équilibre et me mis à hurler, invoquant à mon secours, tour à tour les filles de joie, leur lieu de travail puis le contenu de leur gros intestin.

Sans doute étais-je un peu sorcière car cette prière païenne eut pour effet immédiat de faire gueuler à son tour le carton. Il s’agissait de hurlements terrifiants et j’en déduisis que l’objet était en proie à d’atroces souffrances.            
Je me penchai précautionneusement vers le carton qui ne présentait pourtant ni déchirure, ni hématomes pouvant expliquer l’expression aussi ostentatoire d’une telle douleur. C’était un carton tout à fait sain de six bouteilles de vin de piètre qualité, agrémenté d’un gros ruban rouge attaché maladroitement. C’était donc ça qui me le tarabustait ? « Hé, ça va : le ridicule n’a jamais tué personne ! Remets-toi le carton ! »  
La boîte cessa instantanément de hurler.

Satisfaite, je m’approchai encore un peu et risquai un coup d’œil par un interstice avant de me redresser d’un bond, au bord du malaise : cette boîte puait la merde, la pisse, la bile et la mort. Une charogne, elle contenait une charogne hurlante. Non ! une créature morte-vivante maléfique déposée là par un ennemi quelconque, sans doute ce particulier chez qui j’avais effectué une saisie dans la matinée et qui m’avait suivie silencieusement, poings serrés pendant que j’inventoriais ses vieux meubles tout bouffés par les termites. Des merdes qui ne lui rapporteraient pas cent balles : c’est pas avec ça que ce pauvre niaiseux paierait ses dettes ! Et qui en serait pour ses frais encore une fois ? Le pauvre créancier ! Mais lui au moins ne m’en voulait pas, contrairement au niaiseux.

Je secouai la tête pour me libérer de mes pensées et me ressaisir : je devais me mettre à l’abri, il me fallait sauver ma peau et tout de suite !               
D’un bond, je sautai dans la chambre où je dénichai des gants de cuir, des jambières appartenant à mon époux et un masque en silicone de Hell Boy. Puis je passai dans la salle de bain attenante pour y rafler une bouteille d’eau de cologne ainsi que le briquet qui me servait à allumer les bougies pour mon bain.                      
Ainsi protégée et armée, je refis un bond vers le couloir.

D’une main, j’ouvris la porte d’entrée, d’un pied, je commençai à pousser précautionneusement le paquet en direction de la sortie. Furieux, le carton recommença à rugir. C’était un hurlement d’outre-tombe, le cri de rage et d’agonie rauque du damné subissant mille morts pour l’éternité.
La sueur commençait à perler sur mon front, je tremblais : il fallait en finir. Je poussai un peu plus vite le carton. Nous avions à présent passé le seuil. C’était long !
Tant pis, je me risquai à expédier de grands coups de pied rageurs dans le carton qui effectua en gueulant un joli vol plané jusqu’à la terrasse.         
J’attendis un instant : on entendait la goule trépigner et griffer rageusement dans sa boîte. Mais elle ne parvint pas à se libérer pour autant.     
Parfait.           

Il ne me restait plus qu’à arroser le carton d’eau de cologne et à y mettre le feu. Facile, non ?
Je débouchai la bouteille et commençai à en verser le contenu sur la boîte en sifflotant. Dieu que ça puait ! On aurait dit qu’une moufette se serait plongée dans une cuve de gel pour les chiottes.      

La Créature gueula de plus belle, attirant mon tendre époux vers le lieu du bûcher sacrificiel : « Oh, dit-il avec un air réjoui très inapproprié, tu as rencontré Chaussette ? ». Mais de quoi me parlait-il encore ? Ce mec était décidément un ahuri fini. Ne voyait-il pas que j’étais aux prises avec une créature méphitique et méphistophélique des plus dangereuses ?   
Enfin, il se figea, ayant sans doute saisi d’un coup la gravité de la situation. « Mais…mais pourquoi t’as arrosé Chaussette d’eau de cologne ? » Il regarda ensuite ma main droite et pâlit mortellement : « Et qu’est-ce que tu comptes faire de ce briquet ? »     
Il fallait tout lui expliquer ma parole !         
Je le repoussai doucement mais fermement vers l’entrée : « Ne t’inquiète pas, tout est sous contrôle…et tout sera bientôt fini.
- Quoi ? s’égosilla-t-il, tu veux cramer notre petit chaton d’amour ? Mais pourquoi ? Il te plaît pas, c’est ça ? Mais enfin Mimiche, je te l’ai choisi tout exprès et je te l’ai offert avec amour dans une boîte avec un joli nœud, comme dans La Belle et le Clochard ! »      

 

Je regardai avec circonspection la boîte rugissante qui faisait dorénavant des petits bonds en direction de la piscine. Un « chaton d’amour » ce truc ? Je baissai un instant mon briquet toujours allumé et Cherétendre en profita pour réceptionner le paquet au moment exact où il tombait dans la piscine. Il me lança ensuite un coup d’œil rancunier et partit en courant dans la maison où je le suivis, passablement désarçonnée.

Que faire ? Reprendre mon briquet et brûler tout le monde ? Baisser ma garde et prendre le risque de me faire attaquer par la Bête immonde ?      
Cherétendre ne me laissa pas le temps de réfléchir davantage : il avait déjà déposé le carton sur le parquet du salon (heureusement qu’on l’avait fait vernir, je n’aurais pas à le brûler pour le désinfecter !) et s’était empressé de l’ouvrir. Le fou !   

Je fermai un instant les yeux pour ne pas assister à l’horrible mutilation de mon époux. « Oh, quel amour ! » s’exclamait-il. Je rouvris timidement un œil et osai me pencher au-dessus du carton que je m’empressai de plaindre car il avait été victime des pires infamies que carton puisse supporter : il était intégralement tapissé de pisse et de merde, de haut en bas. Il n’y avait pas un seul centimètre épargné. C’était vraiment répugnant mais je ne pus m’empêcher de laisser échapper un sifflement d’admiration face à l’incroyable pouvoir de nuisance de la créature.

Il s’agissait bien d’un félidé, de l’espèce dite chat-Félix-de-la-tévé, c’est-à-dire noir et blanc mais de petite taille. De plus, le malnommé Chaussette était une créature invraisemblablement poilue et dotée de grands yeux jaunes malveillants. Preuve ultime de sa malignité, une petite tache noire sur son bout de nez rose lui faisait comme une moustache à la Hitler. Je le savais ! Etonnamment, la vicieuse créature avait réussi à ne pas se salir. Cela relevait davantage du miracle que de l’exploit !

« N’est-il pas adorable ? » Ca y est, l’autre idiot recommençait à gazouiller et alla même jusqu’à gratter affectueusement l’oreille du chaton. En un éclair, une patte noire aux griffes acérées sanctionna ce geste par trop familier.         
Cherétendre engagea une retraite rapide de ses troupes, mais les cinq doigts étaient irrémédiablement mutilés et l’on voyait quatre profonds sillons dégoulinant de sang sur le museau du chat qui se lécha les babines.                       


Mon digne époux fila sans mot dire vers la salle de bain. Je me levai et le suivis pour mieux continuer à le tancer vertement : « Et voilà, encore une brillante idée ! Comment oses-tu prétendre que cette horrible chose est un cadeau et que tu l’as choisie exprès pour moi ? Tu sais bien que j’ai toujours détesté les animaux, je n’en ai jamais voulu ! Ca pue, ça pisse partout, ça fout des poils partout, ça détruit les meubles de marque : quel enfer ! Mais toi, en plus, tu nous choisis la bestiole la plus agressive du lot ! Comment as-tu fait ton compte ? »       
Cherétendre sortit la tête de l’armoire à pharmacie où il s’était réfugié. Il pleurait et essayait en vain de bander… sa main blessée qui continuait à pisser le sang.
Prise de pitié, j’entrepris de l’aider. 
« A la SPA…ils…ils avaient prévu de le piquer, balbutia-t-il.       
- Et tu crois pas qu’ils avaient justement de très bonnes raisons pour ça ? 
- Si, peut-être, soupira Cherétendre. 
- En plus, si ça se trouve, ce truc est bourré de saloperies, vecteur de maladies graves et incurables. » ajoutai-je, perfide.
Cherétendre pâlit. Désormais, il contemplait sa main sans mot dire, terrifié.           
Je repris : « Tu es bien d’accord que cet animal est dangereux et que nous ne pouvons pas le garder, non ? »     
Il acquiesça en silence.         
« Bien. Mais ne t’inquiète pas, je le ramènerai demain à la SPA. J’en prends la responsabilité, tu n’auras pas à te sentir coupable comme ça. »  
Cherétendre acquiesça encore sans mot dire. De grosses larmes coulaient sur ses joues. 

Je terminai son pansement, légèrement trop serré, bien entendu, et repartis au salon pour surveiller la Chose. Le petit amour était occupé à lécher sa patte pleine de sang avec délice. Et dire que ce génie du mal avait été affublé du ridicule sobriquet de Chaussette. Pauvre bête, quelle humiliation !  
Soudain, prise de l’envie perverse de me confronter à cette abomination, je me saisis de la créature par la peau du cou et la soulevai à hauteur de mon visage. La Bête planta sans moufter ses yeux jaunes dans mon regard.                       
« Bien, dis-je solennellement, désormais, tu t’appelleras Fléau. » Je déposai la chose sur mes genoux où elle s’endormit en ronronnant, sans doute satisfaite de son nouveau nom.