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La polysémie de la nouille

La polysémie de la nouille

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Fléau. Chapitre III

Fléau. Chapitre III

Ce soir-là, avant de me coucher, prise d’une crainte infantile, j’ai fermé à clef le bureau de Cherétendre. Pauvre, pathétique, inutile précaution : ma nuit n’en a pas été plus sereine pour autant.

Tout avait pourtant bien commencé. Pour une fois, je m’étais endormie sitôt la tête posée sur l’oreiller, sans doute vidée par toutes les émotions de cette éprouvante soirée. Mais même si ma conscience avait aimablement sombré, mon con de subconscient, lui, n’en était pas moins perturbé et me le fit savoir d’une éclatante manière.

A trois heures du matin pétantes, d’après mon réveil digital, je me réveillai en sursaut avec l’atroce sensation d’être écrasée. Je voulais tancer vertement mon gros sac d’époux trop affectueux, lui intimer de rouler de son côté du lit mais je réalisai que ma cage thoracique était si opprimée que je pouvais à peine respirer et encore moins gueuler. Une sueur glacée me coula dans le dos.
Que s’était-il donc passé ? Un tremblement de terre ? Ca devait être ça : j’étais enterrée vivante sous les décombres de ma maison. Pour être sauvée, j’allais devoir attendre qu’un de ces abrutis de chiens secouristes vienne renifler ma piste, indiquant alors à des fonctionnaires incompétents ma présence… Ca allait durer des plombes et j’avais même pas un bouquin à me mettre sous la dent, quelle plaie !        
           
J’ouvris un œil mourant. Ah tiens, ma chambre était debout, intacte, autour de moi. Mais je distinguais une forme sombre et massive sur mon torse. Centimètre par centimètre, je levai le bras vers l’oreille pour en retirer tout doucement la boule quiès qui y était logée. La chose respirait bruyamment par la bouche et, chaque fois qu’elle expirait, son haleine fétide de charogne, brûlante, suant les poisons, me frappait de plein fouet.              
Je sentis ma raison vaciller un instant, traîtresse ! Mon cœur en profita pour piquer un sprint ; il semblait vouloir fuir ma poitrine au plus vite et ma vessie semblait près de se libérer de ses responsabilités. Abandon de poste de la part des organes de mon propre corps ? Ca, jamais !

Je me repris immédiatement et redressai un peu la tête pour regarder la chose nauséabonde, à la faible lumière des leds du réveil et de la télé. C’était énorme, noirâtre et tranquillement installé sur mon torse, a priori en position couchée. Soudain, ça s’approcha de mon visage en rampant et je vis très clairement deux grands yeux jaunes en amandes qui semblaient flotter dans la nuit, comme de minuscules feux follets.  


Plus le temps passait, plus la chose paraissait lourde et plus je suffoquais. A présent, je me sentais aux portes de l’évanouissement mais bizarrement, ça me rassurait. Si le poids de cette créature était suffisamment important pour me tuer, c’est qu’il ne s’agissait pas de cet avorton de Fléau, qui devait peser dans les cinq-cents grammes. C’était donc forcément un rêve et, une fois évanouie ou morte, je me réveillerais en sursaut. Il suffisait que je me laisse aller.

Comme si elle avait perçu mes pensées, la créature se redressa d’un coup, comme indignée. Je voyais encore les yeux briller d’un éclat phosphorique, soixante bons centimètres au-dessus de moi mais je me mis à rire car je me sentais partir.           
Indignée, la bête planta brutalement ses griffes dans mon bas-ventre avec un sifflement de rage. Je ne poussai qu'un faible cri étouffé malgré la douleur car le manque d'oxygène se faisait sentir, au point que ma vision était floue à présent. Avant de sombrer, j'eus le temps de sentir les griffes fouailler dans mes entrailles comme de minuscules poignards. C’est à ce moment-là que mon esprit jeta l’éponge et décida de se tirer de ce merdier.

Je me réveillai dans un spasme. Ma chambre était calme et silencieuse. Le réveil digital indiquait trois heures du matin.