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La polysémie de la nouille

La polysémie de la nouille

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Extrait de roman. 1/ Le chat Béluga

Extrait de roman. 1/ Le chat Béluga

Permettez-moi, chers lecteurs, de vous présenter le chat familial, un chat vraiment exceptionnel : j’ai nommé Béluga, dix ans, dix kilos et trois-cents grammes, reposant tel un gros sac sur son édredon favori. Pas un coussin, non, un vrai édredon rempli de plumes d’oies. Cet édredon était tellement recouvert de poils et le chat roulé en boule dessus si gras qu’on avait souvent du mal à distinguer l’animal du textile. Et pourquoi cela ? Parce que Béluga avait une tendance marquée à faire de la boulimie.

Quelques années auparavant, j’avais eu la bêtise de tolérer sa présence à table. Il avait sa place attitrée sur mon accoudoir droit. Son grand jeu consistait à attraper les mets sur ma fourchette avant qu’ils n’atteignent ma bouche. Le but était bien entendu de parvenir à les dévorer aussi vite que possible. Il était invariablement grondé, saisi par la peau du cou et secoué dans tous les sens dans le but de lui faire rendre la nourriture illégalement acquise. Mais, faisant fi de nos pauvres efforts, le chat continuait à mâcher tout en grognant, hurlant, crachant, griffant et mordant à la fois.

Cet innocent jeu se transforma bientôt en véritable obsession, peu importait ce qui se trouvait sur la fourchette. Au début cela m’amusait beaucoup mais le chat devint tellement doué que je sortais de table en ayant une faim de loup. Je compensais donc ces carences en me bourrant de chocolat pour le dessert, ce qui ne dura pas. Comme une idiote, je lui en présentai un jour un morceau par jeu, ne pensant pas qu’un chat normalement constitué puisse apprécier le chocolat. Mais Béluga n’était pas n’importe quel chat. Il s’était jeté dessus avec une telle avidité qu’il m’avait également emporté un petit bout de doigt.

C’était là une leçon douloureuse mais cruciale : Béluga semblait dévorer absolument tout ce qu’on lui laissait à portée de babines. Perplexes, nous avions alors procédé à de rigoureuses expériences scientifiques des plus poussées. Il s’agissait de présenter au sujet A (Béluga) une série de viandes, poissons, fruits, légumes, papiers, plastiques et matériaux divers coupés en petits morceaux et numérotés de un à quatre-vingt-sept. Par sécurité, nous avions tout de même décidé d’étaler ces expériences sur tout un mois. Après un résultat de quatre-vingt-sept éléments ingérés, une moquette absolument ruinée par le dégueuli de chat et trois visites chez le vétérinaire, la conclusion de ces tests s’imposait : Béluga bouffait tout avec une rigueur stupéfiante.

Un moment, après l’ingestion de ce fameux bout de doigt, je craignis même que l’animal n’ait pris goût à la chair humaine et qu’il ne me dévore dans mon sommeil. En effet, durant quelques semaines, je me réveillais chaque nuit écrasée par le poids du chat, assis sur mon torse, me fixant d’un air concentré, le museau touchant presque mon visage et me soufflant dans les narines son haleine pestilentielle.