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La polysémie de la nouille

La polysémie de la nouille

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Extrait de roman 2/ Meurtre en fauteuil

Extrait de roman 2/ Meurtre en fauteuil

Tout d’abord, j’ai pondu une improbable liste de courses longue comme un tentacule de Cthulhu et bourrée comme un polonais de produits improbables, quasiment impossibles à trouver. J’ai même pensé demander des « Raiders » ou des « Treets » mais je crois que même mon indigne époux aurait compris que je me foutais de sa gueule.       

Je lui ai ensuite fourgué ma liste en lui disant que je ne pourrais l’accompagner car je me sentais légèrement indisposée. J’ai vu une lueur de bonheur s’allumer dans ses yeux, encore plus brillante qu’un faisceau de maglite huit piles en pleine trogne. Il adorait que je sois malade. Dans ces moments-là, il se prenait pour Diane Fossey tentant de sauver de l’extinction une race très rare d’Orangs-Outans sodomites. Il passait des heures à mes côtés, m’humectant le front avec des gants humides tous les quarts d’heure, me tenant la bassine ou me fourrant le thermomètre dans le fondement à intervalles très (trop) réguliers. Il assouvissait alors ses fantasmes les plus secrets.    

Ce jour-là, j’ai réussi à y couper mais il m’a quand même consciencieusement tapoté la main pendant dix bonnes minutes en prenant un air des plus affligés et en poussant des soupirs à fendre l’âme avant de décamper, non sans avoir ajouté d’un air joyeux : « Mais à mon retour, tu promets de cesser de faire l’enfant et de prendre gentiment ton suppositoire ! ». Seigneur !   
Une fois qu’il fut parti, je pus donc mettre mon plan machiavélique en action et je fis...d’autres listes. Vous ai-je déjà dit à quel point j’aimais les listes ?

Dans la première, j’énumérai comme une bonne écolière les avantages que m’apporterait un simple divorce. Après une longue et douloureuse cogitation, je trouvai péniblement trois pauvres avantages :

  • N°1/ C’est plus moral.
  • N°2/ C’est moins salissant.
  • N°3/ Je ne risque pas d’aller en prison.        

Mais plus je réfléchissais, plus je me disais que l’Etat ne devait pas avoir prévu beaucoup d’aménagements destinés aux handicapés, cette dangereuse racaille !

Après tout, si les flics se pointaient chez moi après que j’ai commis un meurtre, ils ne pourraient déjà pas me passer les menottes car alors, comment conduirais-je mon fauteuil ?         

Ensuite surgirait le problème du transport : pensez-vous vraiment que la gendarmerie soit dotée de véhicules disposant d’un hayon ou d’une rampe ? Ils se retrouveraient bien cons et devraient m’accompagner à pied jusqu’à la gendarmerie du village située à plus de trois kilomètres.           

Imaginons que j’arrive, sans menottes donc, jusqu’à la gendarmerie du village, accompagnée de mon escorte. Un nouveau problème se présenterait alors car, dans mon bled, la gendarmerie avait été affublée d’une magnifique rampe en béton de quinze mètres de long qui menait à...une triomphale marche, juste devant la porte d’entrée ! Oui, je sais, c’est tout de même un peu étrange.    

Néanmoins, passons encore une fois, imaginons que j’aie été arrêtée puis condamnée à une peine de prison par un tribunal entièrement accessible. Je pense qu’au moment d’appliquer ma peine, les juges seraient terriblement emmerdés car déjà, peut-on introduire en prison un fauteuil électrique bourré de petites pièces bien tranchantes, de câbles assez longs pour servir à vingt pendaisons et d’éléments électroniques potentiellement explosifs ?      

Et si on me retire ce fauteuil, je ne peux décemment plus vivre. L’Etat serait alors coupable de grave cruauté envers une personne affaiblie. Cela pourrait provoquer un véritable scandale humanitaire.       

Mais passons encore une fois et imaginons que je me trouve en prison, affublée d’un fauteuil manuel minimaliste que je ne peux manipuler seule. Pensez-vous que les gardiens me déplaceraient, me lèveraient, m’habilleraient, me doucheraient me feraient manger, excréter et caetera ? Pensez-vous que l’Etat paierait des auxiliaires qui viendraient tous les jours s’occuper de moi en prison ? Ou pensez-vous qu’on s’embêterait à me trouver une prison spéciale et super-médicalisée ?        

Que dalle ! Regardez, dès qu’un prisonnier est un peu décrépit, un peu cancéreux, un tant soit peu moribond, l’Etat le relâche illico donc pourquoi s’emmerderait-il avec une fille comme moi ? Je suis une épine géante dans  le pied bot de cette institution !

Ca te fait marrer hein? Ordure !


Dans ma tête c’est clair comme de l’eau de roche à présent : la prison est réservée aux gens en pleine forme, le genre de personnes qui fait des haltères et qui se tatoue des croix gammées sur le crâne en attendant la quille. Mais moi, pauvre petite handicapée chétive, j’aurais certainement droit à un aménagement de peine avec bracelet électronique, non ?  

Je passerais donc mes journées à la maison, ce qui, finalement, ne me changerait pas trop de la vie que m’imposait Benêt !    

J’effaçai avec une intense satisfaction le point n°3 de ma première liste et je passai à la seconde, sobrement intitulée « avantages d’un meurtre » :

  • N°1/ C’est définitif.
  • N°2/ Je ne paierais pas de pension alimentaire à Benêt.
  • N°3/ Je garderais la maison. 
  • N°4/ Je garderais le chat.
  • N°5/ Je toucherais l’assurance-vie de Benêt.
  • N°6/ Pas de frais d’avocat.
  • N°7/ Pas de procédures longues et douloureuses.
  • N°8/ Pas de crises, pas de pleurs, pas de drames.
  • N°9/ Je n’aurais pas à passer pour la salope ingrate qui demande le divorce alors que son mec est si gentil.
  • N°10/ Si je me faisais prendre, je plaiderais la violence conjugale sur personne fragile et j’écoperais de deux ou trois ans que j’effectuerais sans doute avec bracelet électronique.

Je m’arrêtai là. Les listes étaient formelles et je devais me conformer à leur ancestrale sagesse.

Je pris quand même soin d’interroger ma conscience. Je mis un moment à la retrouver. Dans ma petite cervelle grisâtre elle s’était planquée entre les souvenirs d’enfance un peu honteux et les dates à apprendre par coeur en histoire-géo, cru 1995. C’est que j’étais une fille sage à la vie terne. Ma conscience ne m’était pas très souvent utile. Une fois que je l’eus sous la main, je l’interrogeai de façon franche et directe : « Conscience, quelle est ton opinion concernant l’assassinat ? » Je la sentis se tâter un moment avant de répondre d’une voix quelque peu pâteuse : « Bouarf, tout le monde doit mourir alors, un peu plus tôt, un peu plus tard, on s’en fout, non ? » Mouais, après tout…

Je tentai néanmoins de creuser la question : « Mais enfin si nous commettions ce meurtre, supporterions-nous d’assister à l’agonie d’un homme que nous avons jadis aimé ? » La réponse de ma conscience fut pour le coup fulgurante : « Ne te vantes-tu pas que tu es antispéciste ? Que la vie d’un animal compte autant que la vie d’un être humain ? Et pourtant tu supportes bien de voir ton chat tuer lentement une souris. Tu me parais ne pas avoir beaucoup de coeur alors en toute logique, tu devrais supporter de voir mourir Benêt ! Allez, maintenant lâche-moi un peu, tu as interrompu ma sieste.»          
Fort bien, puisque ma conscience ne paraissait pas très regardante, je pouvais passer à l’étape suivante ; la planification de l’assassinat.